Aby Koné épouse Kamaté : « Les produits menstruels ne doivent pas être un luxe » (INTERVIEW)

Dans les marchés d’Abidjan, de nombreuses femmes vivent leurs règles dans la précarité, contraintes de garder une serviette toute la journée faute de moyens financiers ou d’infrastructures adaptées. Présidente de l’ONG Arc-en-ciel du bonheur, Aby Koné épouse Kamaté tire la sonnette d’alarme sur le coût des produits menstruels, plaide pour leur détaxation et défend l’idée que l’accès à une gestion digne des menstrues relève d’un droit fondamental, au même titre que les autres besoins essentiels. Une interview à lire en intégralité.

Vous êtes Madame Aby Koné, épouse Kamaté, présidente de l’ONG Arc-en-ciel du bonheur. Ce matin se tient l’atelier “Le rouge, c’est la vie”. Pouvez-vous nous en donner le contexte ?
Aujourd’hui marque le lancement officiel du projet « Le rouge, c’est la vie », accompagné d’un atelier de formation des points focaux des marchés. Ce projet vise à sensibiliser les femmes des marchés à la santé et à la dignité menstruelle, mais aussi à les écouter, comprendre leur vécu et faire émerger des relais communautaires au sein même des marchés.
Les points focaux que nous formons auront pour rôle d’informer, d’orienter et de soutenir les femmes, notamment lorsqu’elles sont confrontées à des difficultés liées à leurs règles.

Quel message adressez-vous précisément à ces points focaux ?
Lorsque nous sommes allées sur le terrain, nous avons constaté un réel manque d’information. Certaines femmes gardent leur serviette hygiénique toute la journée, faute de toilettes ou simplement parce qu’elles ignorent qu’elle doit être changée toutes les quatre heures.
Il y a aussi des femmes surprises par leurs règles au marché, sans solution immédiate. L’idée est donc de créer des relais capables de fournir des serviettes, d’informer et d’alerter. Mais au-delà, nous voulons mener un plaidoyer fort auprès des mairies et des ministères afin que les marchés disposent de toilettes et d’espaces adaptés pour les femmes.

Quels sont les risques liés au port prolongé des serviettes hygiéniques ?
Le premier risque est le choc toxique, mais aussi les infections, même lorsque la serviette est de bonne qualité. Changer sa serviette toutes les quatre heures est essentiel, encore faut-il avoir un endroit pour le faire.
On ne peut pas blâmer les femmes des marchés si elles n’ont ni toilettes adéquates ni espaces pour se changer. Pourtant, elles passent la majeure partie de leur journée au marché. Sur plus de 100 marchés, combien disposent réellement d’infrastructures adaptées aux femmes ? La menstruation est un droit humain, et notre combat est de permettre à toutes les femmes, y compris celles en situation de handicap, de vivre dignement cette période.

Concrètement, quelles actions allez-vous mener après cet atelier ?
À l’issue de cet atelier, les participantes deviendront de véritables points de repère. Nous allons leur remettre des serviettes et les encourager à échanger avec les autres femmes pour identifier les difficultés rencontrées.
Chaque mois, nous organiserons des cercles de parole. Les femmes souffrant de douleurs intenses seront orientées vers des gynécologues, car des pathologies comme le SOPK (syndrome des ovaires polykystiques) sont souvent confondues avec de simples règles douloureuses. Le manque d’information empêche beaucoup de femmes de consulter.

La précarité joue-t-elle un rôle dans ce silence autour des règles ?
Oui, clairement. La précarité et le déficit d’information sont les principaux freins. C’est pour cela que nous allons vers elles, que nous les écoutons et que nous leur apportons à la fois des informations et des solutions concrètes.

Mais le coût des serviettes reste un problème majeur…
Absolument. Dans les marchés que nous ciblons, Anyama, BC, Kennedy et Abobo-Samanké, nous intervenons avec de véritables banques de serviettes. À chaque sensibilisation, nous distribuons des serviettes pour couvrir plusieurs mois.
Aujourd’hui, une femme doit parfois choisir entre manger et acheter des serviettes. Un paquet coûte au minimum 500 FCFA. Pour un cycle de cinq à sept jours, cela représente souvent deux paquets par mois, soit 1 000 FCFA. C’est un budget important pour celles qui gagnent à peine 200 ou 500 FCFA par jour.

Comment jugez-vous la situation globale dans les marchés ?
Elle est difficile. Entre l’absence de toilettes, la peur d’utiliser des sanitaires insalubres et le coût des serviettes, beaucoup de femmes préfèrent garder leur serviette toute la journée, ce qui entraîne infections et douleurs.
Distribuer des serviettes sans offrir un espace pour se changer n’est pas suffisant. L’objectif est de voir comment ces femmes peuvent réellement mieux vivre leur menstruation, avec des infrastructures, des relais et un accompagnement médical si nécessaire.

Vous plaidez aussi pour une baisse du coût des produits menstruels
Oui. Les préservatifs sont gratuits alors que la sexualité est un choix. La menstruation, elle, ne l’est pas. Une femme a ses règles pendant plus de 30 ans de sa vie. Cela représente un coût énorme.
Nous demandons une détaxation des produits menstruels. Si les serviettes coûtaient 250 ou 300 FCFA au lieu de 500 FCFA, cela changerait beaucoup de choses. Les produits menstruels ne doivent pas être un luxe, mais un produit de première nécessité.

Quel est votre plaidoyer principal aujourd’hui ?
Premièrement, des toilettes et des espaces adéquats dans les marchés. Que les femmes utilisent des serviettes ou des pagnes, elles ont besoin d’un endroit pour se changer dignement.
Ensuite, la réduction des taxes sur les produits menstruels. C’est une question de santé publique et de droits humains.

Combien de serviettes comptez-vous distribuer ?
Nous visons une collecte d’environ 20 000 serviettes, soit près de 5 000 par marché. Chaque mois, nous déposons aussi 1 000 serviettes chez nos points focaux, notamment pour les femmes et les jeunes filles en situation de handicap.
Nous développons également l’initiative “Menstrues Box”, que nous souhaitons installer dans les écoles, les marchés, les restaurants et les entreprises.

La gestion menstruelle est-elle encore plus complexe pour les personnes en situation de handicap ?
Oui, elles sont particulièrement vulnérables. Certaines femmes malvoyantes utilisent des mouchoirs comme tampons faute de moyens. Les femmes en situation de handicap moteur n’ont souvent aucun espace adapté pour se changer.

Pour ces personnes, comment faites-vous pour les aider ?
Pour ces personnes, depuis deux ans, tous les mois nous leur déposons 1000 serviettes. Cela est bénéfique comme elles le disent. Les parents viennent chaque mois récupérer les serviettes pour les enfants en situation de handicap. Les femmes elles-mêmes viennent récupérer. Et sur le suivi, on a vu qu’il y a beaucoup de choses qui ont changé. Elles ont le temps de nous dire qu’elles ont des douleurs, qu’elles ont des bobos. Aujourd’hui, on a un projet pour les filles malentendantes, mais on n’a pas encore eu de partenaire. On lutte pour avoir un gynécologue et un interprète qui va passer toute une journée avec ces femmes pour parler de leurs douleurs. Il faut forcément un médecin à qui elle va expliquer ses douleurs, qui va pouvoir lui dire : « Il faut prendre tel médicament, non ça c’est une SOPK (Syndrome des Ovaires Polykystiques), non ça c’est des règles douloureuses ». C’est notre combat aujourd’hui, parce qu’au-delà de donner les serviettes, il faut des médecins pour les accompagner.
Pour les personnes en situation de handicap moteur, elles nous ont demandé des culottes menstruelles parce que ça fait deux-en-un. Mais imaginez qu’elle a juste la serviette qu’elle doit aller changer dans les toilettes. Elle ne peut pas descendre, elle ne peut pas utiliser les toilettes normales puisqu’il faut qu’elle descende à même le sol pour pouvoir enlever et se changer. Ça c’est déjà un problème. Elle est obligée de garder sa serviette jusqu’à ce qu’elle arrive à la maison. Mais on n’en parle pas. On a fait des règles une histoire de femmes, une histoire de petites filles. Le tabou et la stigmatisation, on aimerait vraiment qu’on nous aide à enlever les tabous. Ce n’est pas une histoire de femmes, c’est une histoire de tout le monde. On disait tout à l’heure que les règles, c’est la base. Une petite fille qui a eu la bonne information sur ses règles, qui a fait de son cycle un allié : un, elle évite les grossesses précoces, elle évite les MST, elle évite beaucoup de choses. Donc si elle a la bonne information, que le parent échange avec elle sur la puberté, sur ses premières règles, qu’il lui explique son cycle menstruel, je pense qu’il y a beaucoup de choses qu’on va éviter.

Pour conclure, parlez-nous brièvement de votre ONG ?
L’ONG Arc-en-ciel du bonheur agit depuis cinq ans pour la santé menstruelle. Après les écoles, nous avons décidé de revenir vers les marchés, souvent oubliés. Nous portons aussi le projet “Sang pour sang ensemble” et l’initiative Menstrues Box.

Est-ce que vous avez un message aux autorités et à la population ?
Aux autorités, on aimerait réellement que les règles ne soient pas un tabou. Qu’on nous aide à faire des produits menstruels une nécessité. Ce n’est pas un produit de luxe. Autant on peut partager des préservatifs aux enfants, aux jeunes, aux hommes, autant on doit pouvoir partager des serviettes et des produits menstruels aux femmes et aux personnes en situation de handicap.
Notre message à la population, c’est d’arrêter de stigmatiser. Il faut beaucoup communiquer avec nos enfants. Les menstrues ne sont pas une histoire de femmes, c’est une histoire de tout le monde. On doit éviter le tabou, les railleries autour des règles. Les règles ne sont pas sales. Les règles ne sont pas sales, c’est un droit fondamental, c’est une nécessité. On n’a pas demandé à avoir nos menstrues, on les a et on est fières de les avoir.

Durandeau

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