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Un sportif est le PDG de sa carrière… Sans épargne, il court à la faillite »

De la piste d’athlétisme aux couloirs de l’entreprise, Serge Doh incarne la réussite d’une reconversion réussie. Ancien champion ivoirien de lancer de poids et de disque, il a su transformer sa force physique en force de caractère pour devenir un entrepreneur respecté. Pour lui, la véritable victoire d’un sportif ne réside pas seulement dans les médailles ou les contrats, mais dans sa capacité à planifier son avenir financier. « Un sportif est le PDG de sa carrière, sans épargne, il court à la faillite », affirme-t-il avec conviction, rappelant que l’absence de planification est « le plus grand piège des athlètes africains ». Dans cet entretien exclusif accordé à NSFNEWS, Serge Doh revient aussi sur sa reconversion, ses réussites et les leçons tirées du sport qu’il applique aujourd’hui dans le monde des affaires.

Vous avez récemment participé à Kigali à Sportbiz Forum Africa, une conférence dédiée au business du sport. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Cette conférence avait pour ambition de rassembler l’ensemble des acteurs de l’écosystème sportif africain afin de réfléchir collectivement sur l’économie du sport sur le continent. Les échanges ont porté sur plusieurs axes majeurs : le sport en tant qu’industrie économique capable de générer des revenus importants, le sport comme outil de diplomatie et de rapprochement entre les peuples, mais aussi comme vecteur de paix, de cohésion sociale et de réconciliation. J’ai personnellement pris part à deux panels particulièrement enrichissants. Le premier portait sur la reconversion des sportifs de haut niveau. Nous y avons partagé des expériences et des témoignages, notamment avec d’anciens champions issus de différents pays africains. Le second panel était consacré à l’investissement dans l’économie du sport en Afrique. Ce fut une occasion unique d’entendre la vision d’investisseurs et d’experts internationaux désireux d’accompagner la croissance de ce secteur. En somme, c’était une plateforme panafricaine où réflexion, partage et ouverture se sont conjugués au service du développement économique du sport en Afrique.

Cette semaine, s’ouvre à Abidjan un salon sur l’épargne. Selon vous, quelle place l’épargne doit-elle occuper dans la vie des sportifs, souvent confrontés à des revenus irréguliers ?

L’épargne est absolument fondamentale dans la vie d’un sportif professionnel. En réalité, elle ne concerne pas uniquement les sportifs mais chaque individu, car c’est par l’épargne que l’on prépare son avenir. Toutefois, pour les sportifs, cette question est encore plus cruciale, car leurs revenus sont souvent élevés mais concentrés sur une période relativement courte de leur vie active. Un sportif de haut niveau doit se considérer comme le PDG de sa propre carrière : il génère des revenus, mais il doit aussi les gérer intelligemment pour assurer sa pérennité. Cela suppose d’avoir dès le départ la bonne culture financière, mais aussi de s’entourer de professionnels compétents : agents, conseillers financiers, gestionnaires de fortune. C’est un travail de planification qui doit débuter dès les premiers gains, car l’argent qui n’est pas bien géré finit par disparaître. L’épargne n’est pas seulement une réserve, c’est aussi un outil d’investissement qui permet de préparer sa retraite sportive et de se reconvertir dans d’autres domaines comme l’entrepreneuriat, l’immobilier ou les affaires. Sans cela, même les plus grands champions peuvent rapidement se retrouver dans des situations difficiles une fois leur carrière terminée.

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Votre parcours personnel vous a mené du haut niveau sportif à l’entrepreneuriat. Quelles ont été les étapes clés de cette transition ?

La transition du sport vers l’entrepreneuriat n’est jamais facile, surtout dans les pays francophones où il est difficile de concilier carrière sportive et études supérieures. Très souvent, les jeunes sportifs doivent choisir entre poursuivre leur discipline ou suivre un cursus académique, ce qui crée un déséquilibre. Pour ma part, j’ai eu la chance de bénéficier d’une bourse qui m’a permis de poursuivre mes études aux États-Unis. J’y ai étudié le business, ce qui m’a ouvert l’esprit à une autre réalité : celle de la gestion, de l’entrepreneuriat et de la planification stratégique. Ce bagage a été déterminant, car il m’a donné des outils concrets pour préparer ma reconversion bien avant la fin de ma carrière sportive. Ensuite, après mes études et mes expériences professionnelles, j’ai commencé à travailler dans le monde des affaires, ce qui a renforcé ma vision. Pour moi, la clé de cette réussite tient en un mot : préparation. La carrière sportive est courte, et sans anticipation, la reconversion peut être brutale. En revanche, lorsque l’on a un plan clair, que l’on s’y prépare tôt et que l’on développe une ouverture d’esprit, la transition peut devenir une formidable opportunité de croissance et d’épanouissement.

Beaucoup de sportifs africains rencontrent des difficultés après leur carrière. Quelles solutions envisagez-vous ?

Ce problème est bien réel et il ne s’explique pas seulement par des erreurs individuelles. Il est aussi lié à l’écosystème sportif africain qui reste encore fragile et peu structuré. Prenons un exemple : dans beaucoup de pays, le football est le seul sport à véritablement générer des revenus conséquents. Les autres disciplines survivent difficilement, et même au football, seuls quelques joueurs atteignent des salaires très élevés. Résultat : la majorité des sportifs évolue dans un cadre encore artisanal, sans véritable accompagnement. Pour inverser cette tendance, il faut agir sur plusieurs plans. D’abord, la formation : identifier et encadrer les talents dès l’école primaire, comme le font les États-Unis ou la Jamaïque avec l’athlétisme. Ensuite, mettre en place un cadre légal et institutionnel adapté, car les clubs et fédérations fonctionnent souvent avec des statuts d’association qui ne permettent pas une réelle professionnalisation. Enfin, impliquer davantage le secteur privé à travers une fiscalité incitative et une RSE intelligente, orientée vers le sport. Si ces réformes sont mises en œuvre, nous pourrons bâtir un écosystème capable non seulement de former et d’accompagner les sportifs, mais aussi de les aider à se reconvertir après leur carrière.

Pouvez-vous revenir sur les erreurs individuelles qui font que nombreux sont les sportifs qui, après avoir connu la gloire, sombrent dans des difficultés financières ?

Les principales causes tiennent au manque de planification et à une gestion inadaptée de leurs revenus. Beaucoup de sportifs viennent de milieux modestes et se retrouvent soudainement avec des contrats mirobolants. Sans accompagnement, ils cèdent facilement aux sollicitations, aux dépenses excessives et aux mauvais conseils. Très souvent, l’erreur consiste à confier la gestion de leurs finances à leurs agents, alors qu’il s’agit de métiers distincts. L’agent gère la carrière sportive, le gestionnaire de fortune gère le patrimoine : ce sont deux compétences complémentaires mais bien différentes. De plus, la confusion entre gestionnaire de compte bancaire et gestionnaire de fortune aggrave la situation. Or, la gestion de fortune est un métier à part entière, qui demande une expertise pointue. Dans les grandes fortunes mondiales, personne ne gère seul son argent : ce sont des équipes spécialisées qui planifient, investissent et conseillent. Les sportifs africains doivent donc comprendre que l’éducation financière est essentielle. Sans cela, même les gains les plus impressionnants peuvent s’évaporer en quelques années.

Vous êtes également manager d’athlètes, comme Murielle Ahouré, athlète de renommée mondiale. Abordez-vous justement avec eux des questions liées à l’investissement et à l’après-carrière ?

Oui, c’est une priorité absolue dans mon travail. Avec les athlètes que j’accompagne, nous intégrons systématiquement la question de la planification financière et de la reconversion. Prenons l’exemple de la championne Murielle Ahouré : dès sa carrière sportive, nous avons réfléchi ensemble à des projets concrets pour préparer l’après. Cela l’a conduite à investir dans l’immobilier, avec la construction d’un programme de logements, et à développer des projets dans l’agriculture… Ces initiatives sont le fruit d’une réflexion anticipée, car il est beaucoup plus difficile de bâtir une reconversion solide une fois la carrière terminée. Aujourd’hui, elle est à la retraite sportive mais pleinement active dans ses projets, ce qui lui permet de rester autonome et de capitaliser sur son image. C’est exactement ce que chaque sportif devrait viser : utiliser la notoriété et les revenus de sa carrière pour construire un avenir durable et sécurisé.

Vous avez exprimé l’idée de développer un écosystème sportif et technologique africain. Pouvez-vous nous en parler ?

En parallèle de mes activités dans l’organisation sportive, comme le marathon d’Abidjan, j’ai lancé Sportech Africa. C’est une initiative qui vise à créer un incubateur panafricain pour encourager les start-up à développer des solutions technologiques dédiées au sport. Nous voulons apporter des innovations concrètes : digitalisation de la billetterie, amélioration de l’expérience des supporters dans les stades, collecte et analyse des données de performance grâce aux capteurs, ou encore création de plateformes de financement participatif pour soutenir les athlètes. Lors des grands événements internationaux, on voit déjà comment ces technologies transforment l’expérience des spectateurs et des sportifs. Il est temps que l’Afrique rattrape ce retard. Sportech Africa est né en Côte d’Ivoire mais a vocation à rayonner sur tout le continent. Notre objectif est simple : professionnaliser davantage le sport africain grâce aux technologies, attirer des investisseurs et offrir aux jeunes talents les outils pour réussir dans un environnement moderne et compétitif.
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