Sandra Kassab ( AFD): « La constance des politiques publiques,des réformes et d’une juste place laissée au secteur privé favorise la prospérité «
Sandra Kassab dirige le département Afrique de l’Agence Française de Développement (AFD). À l’occasion de la publication de « L’Économie africaine 2026 », elle analyse les secteurs prometteurs, de l’énergie aux transports, et détaille l’engagement de l’institution dans l’accompagnement des économies africaines.
Décideurs. Dans L’Économie africaine 2026, publié par l’AFD, plusieurs économies africaines dynamiques sont mises en avant. Dans quels secteurs avez-vous observé des perspectives d’investissement prometteuses ?
Sandra Kassab. L’ouvrage propose un décryptage des dynamiques continentales. Ce qui frappe dans cette analyse macro et dans la comparaison avec la croissance asiatique, c’est l’image d’une Afrique en croissance plus rapide que le reste du monde. Certes, les disparités sont réelles, mais une tendance forte se dessine : la prime aux réformes.
Ce constat n’est pas anodin. Pendant des décennies, les processus de réforme ont été perçus négativement, comme des contraintes imposées par les programmes d’ajustement structurel ou les institutions de Bretton Woods. Aujourd’hui, ce qui ressort des exemples de la Côte d’Ivoire, du Ghana, de l’Éthiopie ou de la Zambie est différent. Ces pays ont mené de grands programmes de réformes et sont sortis de crises d’endettement. Un chapitre du livre est d’ailleurs consacré à cet enjeu.
Le point positif, c’est que le regain de confiance des investisseurs et les nouvelles marges financières dégagées se traduisent concrètement dans les résultats macroéconomiques. Il y a une prime à la bonne gestion, à la bonne gouvernance, au redressement des finances publiques et à la conduite effective de réformes structurantes qui ouvrent l’économie. Prenez le cas de l’Éthiopie : longtemps perçue comme une économie fermée, elle a entrepris des réformes dans le secteur bancaire et rendu plus transparente la gestion de services publics importants. Cela restaure la confiance pour les investissements étrangers, avec des résultats en matière de croissance vraiment intéressants.
En parlant de l’Éthiopie, le barrage de la Renaissance, inauguré en 2025, a été le symbole des grands projets sur le continent…
C’est le défi des grandes infrastructures durables qui redonnent de la capacité au secteur privé, en réduisant les coûts de production et en offrant plus de visibilité sur les perspectives économiques. C’est également le cas au Ghana et en Côte d’Ivoire. Ce qui compte, c’est le temps long : une régularité dans la conduite des réformes, dans l’investissement public vers le capital humain, l’énergie, les infrastructures durables. En Côte d’Ivoire, la constance dans l’investissement des secteurs sociaux, que nous avons accompagnés avec les programmes C2D (Contrat de désendettement et de développement), s’est traduite par un meilleur engagement budgétaire de l’État ivoirien. Cela fait naître des compétences locales et rééquilibre les coûts de production, ce qui génère de la sécurité et de la prévisibilité pour les acteurs privés.
Ce sont des messages forts face à une lecture parfois trop rapide des fragilités du continent. Il est beaucoup question de perception du risque en Afrique, avec une difficulté à singulariser les contextes et à regarder les réalités nationales. Or, la constance des politiques publiques, des réformes et d’une juste place laissée au secteur privé rassure concrètement et favorise la prospérité.
inauguré à Lagos un projet de transport fluvial qui intègre l’exposition d’une mégapole en zone lagunaire confrontée à la montée des eaux. Le transport fluvial tient une place intégrée avec le reste du transport collectif urbain, desservant notamment les populations vulnérables des nombreuses îles de la lagune. C’est un enjeu d’accessibilité et de décongestion de la ville la plus peuplée du continent.
C’est le cas aussi à Porto-Novo, au Bénin. Nous travaillons également avec la Tunisie sur le schéma directeur de la gestion intégrée de la ressource en eau. Ces éléments de dialogue intéressent beaucoup, d’autant que la COP32 en 2027 se tiendra à Addis- Abeba. Nous sommes déjà pleinement engagés pour soutenir les propositions africaines sur l’adaptation, y compris en dialogue avec d’autres régions. Nous avons facilité des échanges avec des ministères des Finances latino-américains sur l’intégration de l’adaptation climatique dans le ciblage des investissements et la mobilisation des ressources budgétaires.
Ces innovations croisées, nord-sud et sudsud, intéressent beaucoup nos partenaires. Là encore, les enjeux d’adaptation au changement climatique révèlent que des défis ancrés dans les territoires locaux requièrent des solutions globales, où l’échange d’expérience entre les différentes régions du monde est indispensable.
La problématique des transports, qu’ils soient locaux ou transfrontaliers, est majeure sur le continent. Quels sont les projets qui ont retenu votre attention ?
Le transport collectif est un secteur d’investissement important pour l’AFD, avec un fort enjeu capitalistique. Les pays partenaires se tournent vers les grands bailleurs pour soutenir ces investissements. C’est aussi un secteur où le savoir-faire français est attendu, avec de beaux fleurons industriels qui interviennent tant sur le matériel roulant que sur les systèmes intégrés – communication, sécurité, billettique.
Historiquement, nous travaillons en Égypte sur le réseau de métro du Caire et à Alexandrie, dont les besoins sont toujours croissants. La métamorphose de Dakar est à ce titre frappante pour ceux qui ont connu la ville il y a 15 ou 20 ans. Le groupe AFD peut s’enorgueillir d’avoir financé l’aéroport, l’autoroute de Dakar, le BRT (Bus Rapid Transit) avec Proparco, ainsi que le TER. C’est une transformation massive des solutions de transport collectif.
Nous travaillons aussi sur la logique du dernier kilomètre, en misant sur la transformation du transport artisanal et la sécurité routière grâce à des modalités de bus se connectant au réseau principal. Cette dimension d’inclusion est importante pour les populations vulnérables, afin que le plus grand nombre bénéficie d’un accès sûr, propre et abordable à son lieu de travail, aux universités pour les étudiants et aux centres-villes, par exemple. Cela touche le quotidien de chacun.
Nous intervenons également sur le réseau ferroviaire : au Cameroun sur le fret, en Afrique du Sud avec Transnet sur la modernisation et la sécurisation du réseau pour le fret et les passagers. Nous menons ce dialogue en Angola et avec des partenaires en Afrique de l’Est. Nous essayons aussi d’aborder les sujets délicats de transformation du transport artisanal, en portant attention aux filets sociaux et aux solutions de reconversion pour les petits transports informels.
En 2019, l’AFD avait lancé l’initiative Choose Africa, vouée à accélérer la croissance des PME en Afrique : quel bilan tirer de cet engagement ?
Choose Africa en est à sa deuxième phase. Au départ, l’initiative s’appuyait sur les compétences du Groupe AFD en matière de financement par intermédiation bancaire grâce à des lignes de crédit pour atteindre les PME africaines, avec une attention à l’entrepreneuriat féminin. À la fin de la première phase subsistait une frustration collective : comment atteindre un tissu plus micro et soutenir sa consolidation, en touchant ceux qui n’ont pas naturellement accès au système bancaire local ? Choose Africa 2 propose non seulement de poursuivre le volet lignes de crédit pour apporter de la liquidité et soutenir l’appétence au financement des TPE par le secteur bancaire local – qui s’y est largement mis et a moins d’aversion au risque, mais aussi de travailler sur des dispositifs nationaux de promotion de l’entrepreneuriat. Une logique de « guichet unique » et de « conseil et soutien aux entreprises » inspirée du modèle français de la BPI par exemple, et de la CDC.
Nous sommes en plein déploiement de cette deuxième phase. En Afrique de l’Ouest, plusieurs initiatives sont en train de démarrer : au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Togo et au Bénin. Nous avons également des projets dans d’autres pays. Nous présenterons ce bilan lors du Sommet Africa Forward à Nairobi les 11 et 12 mai, un sommet France- Afrique modernisé avec un business forum. Ce qui est intéressant, c’est de voir que le défi de l’accompagnement des structures nationales pérennes, bien identifiées et ancrées dans le tissu national, se concrétise.
Propos recueillis par Alexandre Hervaud
Cet entretien est publié dans le cadre du dossier spécial du guide Décideurs Afrique et Moyen Orient 2026.



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